Ce pays a connu plusieurs scandales de fichage illégal de sa population. Dans les années 1990, un scandale a défrayé la chronique(1)Archive de la TV suisse, émission Tell Quel du 23 f ?évrier 1990, Journaliste : Hubert de Senarclens, Réalisateur : Jean-Marcel Schorderet : « Au début des années 90, l’affaire Kopp met en lumière des dysfonctionnements graves au Département de Justice et police. Durant leur travail d’enquête, les membres de la commission parlementaire découvrent l’existence d’importants fichiers constitués illégalement. C’est le début d’un énorme scandale : plus de 900’000 fiches tracent les activités les plus quotidiennes de Suisses et d’étrangers, essentiellement des personnes de gauche. Sous la pression de l’opinion publique et de la presse, Berne est contraint d’ouvrir ses fichiers. Ce reportage de Tell Quel suit plusieurs personnes fichées découvrant leur dossier. C’est tout une organisation de flicage, avec notamment l’emploi d’indicateurs souvent proches des personnes suivies, qui éclate au grand jour »., aboutissant à une réforme de la loi qui régit les services de renseignement.
Dans les années 2010, un nouveau scandale a eu lieu, l’opinion publique s’étant rendue compte que le contrôle parlementaire sur l’action des services de renseignement était totalement fictif, notamment en raison du sous-effectif de la cellule chargée de cette opération(2)Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales : Rapport relatif au traitement des données dans le système d’information relatif à la protection de l’Etat. Rapport technique, Parlement suisse, 21 juin 2010 ..
De plus, il s’est avéré que les données collectées étaient pour beaucoup inexactes, et que leur maintien dans le système avait pour résultat une complication du renseignement ainsi que l’augmentation de son coût, et non sa facilitation. Il est à noter que depuis, la Loi instituant des mesures visant au maintien de la sûreté intérieure mentionne le renseignement(3)Par exemple, l’utilisation par un fonctionnaire de l’Etat des moyens de l’Etat pour enquêter sur les sources d’un journaliste… parmi les cibles des services de l’Etat, à côté du terrorisme et de l’extrémisme violent.
Le législateur de ce pays a spécifié que le service de renseignement peut collecter toute donnée, à l’exception « des informations relatives à l’engagement politique ou à l’exercice des droits découlant de la liberté d’opinion, d’association et de réunion« . Toutefois, en cas de soupçon de « terrorisme, de l’extrémisme violent ou du renseignement prohibé« , le SR est autorisé à collecter néanmoins ces données. Cependant, elles ne peuvent être conservées plus d’un an, et seulement afin de vérifier leur exactitude. La loi spécifie que « Le secret du vote, des pétitions et des statistiques demeure garanti disposition particulièrement utile dans un pays qui pratique la démocratie directe« .
Le législateur autorise l’existence d’un STAD alimenté, entre autres, par les données personnelles collectées par le SR. Les autres services de police et de sûreté ont accès à ce STAD. L’accès à ce STAD fait l’objet d’un contrôle interne, les données qui s’y trouvent doivent être vérifiées afin de s’assurer de leur exactitude.
Depuis 2012, le service chargé de la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication communique au SR, les renseignements sur les usagers des raccordements, les ressources d’adressage et les types de raccordement. Le Conseil fédéral (l’équivalent du gouvernement français) peut obtenir d’autres personnes assumant des tâches de service public la communication de données personnelles au SRC. La loi règlemente la collecte de données personnelles à l’insu de la personne concernée, en limitant cette collecte aux lieux publics. Les autres mesures d’investigation, c’est-à-dire les collectes d’information dans un lieu privé sous quelque forme que ce soit, doivent avoir lieu dans le cadre d’une enquête judiciaire ou d’une instruction criminelle. Surtout, la personne dont les données ont fait l’objet d’une collecte dispose d’un droit d’accès(4)Art.21, al.2 LMSI : « L’autorité de contrôle informe la personne soumise au contrôle du résultat des investigations et de l’appréciation du risque pour la sécurité. La personne soumise au contrôle peut, dans les dix jours, prendre connaissance des documents relatifs au contrôle et demander la rectification des données erronées ; s’agissant de dossiers de la Confédération, elle peut en outre requérir la suppression de données obsolètes ou l’ajout d’une demande de correction »., conformément à la loi sur la protection des données (LPD). En cas de refus de réponse, l’intéressé peut saisir le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (un genre de CNIL), dont la réponse peut être soumise au juge.
Il est à noter que le fait d’exercer une fonction intéressant la défense nationale, notamment la qualité d’agent de service de renseignement, expose à ce qu’un contrôle de sécurité soit mené, lequel contrôle « consiste à recueillir des données pertinentes pour la sécurité touchant au mode de vie de la personne concernée, notamment à ses liaisons personnelles étroites et à ses relations familiales, à sa situation financière, à ses rapports avec l’étranger et à des activités illégales menaçant la sûreté intérieure et extérieure. Aucune donnée n’est recueillie sur l’exercice de droits constitutionnels« . En d’autres termes, les investigations que les agents mènent dans le cadre de leurs fonctions peuvent aussi être menées à leur encontre.
Par ailleurs, l’activité des services de renseignement fait l’objet d’un contrôle parlementaire, assuré par la Délégation des commissions de gestion. Le gouvernement dispose également d’un pouvoir de contrôle administratif sur l’activité du SR.
Cette législation relativement récente et très en avance sur le reste de l’Europe, notamment en ce qu’elle organise un droit d’accès et de vérification des intéressés à leurs données personnelles ayant fait l’objet d’une collecte par le SR, sous le contrôle du juge, n’a pour autant, pas eu pour effet de jeter cette démocratie dans les affres de l’anarchie, ni d’interdire à ce service de renseignement de fonctionner.
La Suisse, un modèle pour l’Union européenne?
Cette entrée a été publiée dans Droit comparé, Droit de l’informatique, Ils sont formidables, Légistique, Politique, et marquée avec Contrôle, Contrôle juridictionnel, Démocratie, Données personnelles, Service de renseignement, Suisse, le 30 juin 2014 par matringe.
References
| ↑1 | Archive de la TV suisse, émission Tell Quel du 23 f ?évrier 1990, Journaliste : Hubert de Senarclens, Réalisateur : Jean-Marcel Schorderet : « Au début des années 90, l’affaire Kopp met en lumière des dysfonctionnements graves au Département de Justice et police. Durant leur travail d’enquête, les membres de la commission parlementaire découvrent l’existence d’importants fichiers constitués illégalement. C’est le début d’un énorme scandale : plus de 900’000 fiches tracent les activités les plus quotidiennes de Suisses et d’étrangers, essentiellement des personnes de gauche. Sous la pression de l’opinion publique et de la presse, Berne est contraint d’ouvrir ses fichiers. Ce reportage de Tell Quel suit plusieurs personnes fichées découvrant leur dossier. C’est tout une organisation de flicage, avec notamment l’emploi d’indicateurs souvent proches des personnes suivies, qui éclate au grand jour ». |
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| ↑2 | Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales : Rapport relatif au traitement des données dans le système d’information relatif à la protection de l’Etat. Rapport technique, Parlement suisse, 21 juin 2010 . |
| ↑3 | Par exemple, l’utilisation par un fonctionnaire de l’Etat des moyens de l’Etat pour enquêter sur les sources d’un journaliste… |
| ↑4 | Art.21, al.2 LMSI : « L’autorité de contrôle informe la personne soumise au contrôle du résultat des investigations et de l’appréciation du risque pour la sécurité. La personne soumise au contrôle peut, dans les dix jours, prendre connaissance des documents relatifs au contrôle et demander la rectification des données erronées ; s’agissant de dossiers de la Confédération, elle peut en outre requérir la suppression de données obsolètes ou l’ajout d’une demande de correction ». |